Avant d’entamer la description des directions de travail que je privilégie, je souhaite faire un rapide survol de ma démarche de chorégraphe afin de vous permettre de resituer ces projets à l’intérieur d’un processus de création.
La première étape de mon parcours a duré une dizaine d’années environ. Je cherchais alors la verticalité, dans une sorte de mouvement ascensionnel. Depuis quatre ans, il y a eu une césure dans mon travail. J’ai abandonné cet axe vertical pour l’axe horizontal et ai commencé à fouiller au travers de l’expérience sensible dans un flux qui va de l'extérieur vers l'intérieur. Il s’est alors opéré un glissement progressif vers une exploration essentiellement basée sur les perceptions et cela à la fois du point de vue du danseur dans sa matière de danse mais également du point de vue du spectateur.
En 2002 /2003, les Ateliers du spectateur ont donc inauguré une nouvelle étape dans mon travail. J’ai abandonné le rapport frontal au profit d’un espace de représentation avec un champ de perception élargie. Ce sont des dispositifs à géométrie variable qui invitent le public à un « vagabondage du regard », des espaces d’expérimentations, de partages de moments singuliers entre artistes et spectateurs.
En m’interrogeant sur certaines composantes de la perception de l’image en mouvement (cadre, lumière, bords et contours, perspective et profondeur, environnement), j’ai décliné un ensemble de propositions non didactiques (installation, performance, marche, improvisation).
Ces Ateliers m’ont conduit à porter un regard nouveau sur la danse en sollicitant des régions du processus créatif non essentiellement lié à l’imaginaire, ou à un mode interpersonnel. J’ai ainsi pu reconnaître la capacité des phénomènes naturels à créer de l’émotion et développe depuis un territoire de l’infra mince capable d’infléchir la matière chorégraphique et le regard du spectateur.
Parallèlement aux Ateliers du spectateur, j’ai poursuivi un travail d’écriture chorégraphique par une restitution distanciée de l’ensemble des réflexions nées des Ateliers. Ainsi pour chaque thème des Ateliers j’ai ébauché un Entresort chorégraphique (nom donné aux anciennes baraques foraines, ce terme est librement revisité).
Ce sont des petites formes, des espaces d’intimité partagée où l’accueil, le guidage et la circulation du public participent d’une mise en regard du spectateur. J’ai ici ré-instauré le rapport frontal. Cependant le public est englobé dans la scène. Il s’agit d’installations conçues pour un lieu clos (plateau de théâtre pendrillonné, arrière scène, couloirs, salles d’exposition…). Ils accueillent de 10 à 25 spectateurs, durent en moyenne entre 12 et 20 minutes et sont joués en boucle.
Il existe actuellement trois Entresorts : « Demain peut - être », « Ça ressemble à un dimanche » et un Entresort photographique.
L’installation plastique, le rapport aux objets, l’environnement sonore et les gestes déposés dans les espaces ainsi définis sont travaillés dans un souci d’éviter toute hiérarchie entre les différentes composantes du spectacle.
Dans la continuité des Ateliers et des Entresorts je poursuis mon travail dans le désir de fouiller ce qui est de l’ordre de l’expérience sensible, de traverser l’horizontalité, de suivre des chemins réels ou imaginés, de bricoler des trajectoires comme dans « Dialogue », performance pour deux danseurs et une pelote de paille de papier blanc.
J’oriente par ailleurs mes recherches sur les relations du corps à son environnement. Elles trouvent leur lieu d’expression dans la mise en place de stages en milieu naturel. Il s’agit ici encore de réfléchir sur le regard, en considérant le corps (agglomérat de cellules à têtes chercheuses) dans sa capacité d’enregistrer des sensations toujours plus nuancées. Entre imaginaire, mémoire et perceptions, je devine les contours d’une cartographie intime.
J’aime les états de fragilité, je cherche une formulation, un langage qui inclurait le bégaiement et imagine une possible réconciliation de l’homme avec son environnement.
Je pense au Body Weather qui m’a ouvert aux jours de mes premiers balbutiements dansés l’horizon d’une pratique du corps sans rivalité et à Lisa Nelson qui bien plus tard m’a fait cheminer dans l’épaisseur du monde.
Patricia Ferarra
Octobre 2004 |