L’homme et l’animal
J’avais entrepris l’an dernier un projet intitulé « Allez viens donc » qui interrogeait notre rapport à l’animal, comme le problème de l’exploitation économique, symbolique et idéologique des animaux, « nos inférieurs », aux dépens de qui vivent les hommes. Je m’étais intéressé à la vache, car sa présence me semblait si consubstantielle à l’arrière-plan de nos paysages ruraux traditionnels. Mais cet animal m’avait soudain paru être menacé par certains excès de l’élevage industriel qui réduit les animaux à de simples matériaux. J’ai voulu casser cette vision idyllique, cette sorte de pastorale un peu convenue.
Dans cette œuvre sonore, désormais achevée, l’homme, pour appeler ses vaches, pousse des cris. Ces cris parfois, recèlent quelque chose de violent et d’informulé, un non-sens, une limite à l’entendement.
Aujourd’hui je voudrais travailler à nouveau sur le cri des hommes en rapport avec l’animal, mais non plus par le paysage, mais par le portrait.
Le paysage
J’ai longtemps travaillé sur l’idée du paysage, appréhendé comme une relation de l’homme avec son milieu. Aujourd’hui le paysage reste à l’arrière-plan, dans mon travail d’artiste. Mais ce qui m’intéresse ce sont les hommes, leur visage, leur attitude, leur comportement dans un milieu, la manière dont ils interagissent avec un espace et donc avec autrui. En effet la vie sociale est un espace peuplé d’architectures, de paysages et de gens.
Quand je suis avec des gens il me semble qu’ils se révèlent à moi, moins par leur visage ou leurs yeux, que par leur manière de « créer un espace ». Certains créent des espaces qui rayonnent et dans lesquels je peux me mouvoir. D’autres génèrent des espaces plus opaques dans lesquels j’ai le sentiment que je peux étouffer.
Le portrait
Il m’a semblé que je pouvais désormais réaliser des portraits de gens en me préoccupant moins directement de la question du paysage. Les gens seraient dans un premier temps hors contexte
Mais j’ai écarté aussi l’idée d’un portrait qui se voudrait quasiment objectif, à, l’instar de ce qu’une école prestigieuse du portrait contemporain nous a légué: l’école objective allemande.
J’écarte l’idée de tout portrait anthropométrique. L’homme me paraît toujours façonné par un sentiment, une situation…
Alors je suis revenu au cri, à l’interaction cri - espace. Le cri poussé dans l’espace est un volume qui emplit tout, momentanément. Quand l’homme crie, il remplit un lieu, durant un moment il habite un espace violemment ou douloureusement.
Le projet
J’ai décidé de faire poser des gens du monde rural, devant moi, placés face à une caméra, au-dessus d’eux un micro. Ces gens sont des éleveurs de brebis ou de vaches du Quercy, longuement rencontrés auparavant, ceci afin de les connaître, de les écouter, aussi pour me faire comprendre.
Un par un, ils vont venir s’asseoir devant une camera fixe, tour à tour assis, comme placés face à un photomaton. Je veux enlever toute anecdote, par trop rurale, sur le monde des paysans souvent saturé de clichés et d’images attendues sur la ruralité, la campagne. Pour cela ils ne seront pas filmés dans leur lieu.
En revanche comme je pense que tout portrait doit être en situation et que toute personne créé un espace par son action, ce sera dans mon projet, le son de chaque cri, de chaque voix, qui ouvrira cet espace.
Je leur demande devant la caméra de faire comme si soudain ils appelaient leurs bêtes, fortement.
Puis je leur demande de revenir au silence.
L’enchaînement des séquences s’effectuera ensuite par montage vidéo/son-numérique.
Fait à St Cirq Lapopie le 5 avril 05, par R Milin
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